DU LOURD
On n'a vu qu'elle pendant dix jours. La boule à z bien lisse de James Ellroy sous tous les angles.

Et on aurait bien tort de s'en plaindre. Pour une fois qu'un écrivain fait l'actualité, ça nous change des célébrités ("la ferme !") et autres piploïds. Je préfère voir la moue d'Ellroy à la une plutôt que la énième couv sur nos ministres francs-maçons et des piles d'Underworld USA (Rivages/Thriller, 841 pages, 24,50 euros) à la Fnac plutôt que de Mémoires d'Agassi. Ne boudons pas notre plaisir. D'autant que ce qui nous est donné à lire cette fois-ci est tout bonnement le meilleur de la littérature mondiale contemporaine. J'exagère ? On aurait tort de faire la fine bouche. Ce qu'avait expérimenté Ellroy avec les deux premiers tomes de sa trilogie - la densité des informations, la vitesse, la syncope du réel, l'histoire vue comme un bordel organisé - est ici porté à sa perfection. A moins qu'il ait réussi - ce qui est une coincidence rarement atteinte par les écrivains de leur vivant - à nous convertir à son style, à nous rendre compréhensible la langue très particulière et très personnelle qui était la sienne. Pour qui en douterait, un paragraphe comme celui-ci : "Dans son Kayak de youdok, une Cadillac. Avec ses cheveux crépus façon poils de cul et son costard de dandy british et sa fixation sur l'art des Caraïbes, il annonça : J'ai un boulot pour toi : piéger un pédé. Un mec qui adore se faire des Philippins bien montés. Moi j'ai un Mutant avec une queue de 26 centimètres. Maman veut divorcer ; qui pourrait lui reprocher ?" - c'est beau comme du La Fontaine, non ? Quant au fulgurant changement de perspective qui s'opère à la sixième partie, où Ellroy réussit une incroyable Aufhebung des 750 pages que vous venez de lire, c'est un véritable tour de force : en guise de relance, il a écrit là ses cinquante meilleures pages, les plus hallucinantes en tout cas. On notera encore l'apparition dans ce livre (après combien ? 10 000 pages publiées, à la grosse) de deux ou trois scènes ou s'exprime quelque chose comme un sentiment amoureux. C'est encore timite, mais nouveau et prometteur.
Le seul détail qui m'inquiète dans toute cette affaire, c'est comment tous ces clients trouvent le temps de lire les pavés qu'ils achètent (surtout lorsqu'en - utile et intéressant - complément ils se plongent dans les 812 grandes pages de FBI, l'histoire du Bureau racontée par ses agents de Fabrizio Calvi et David Carr-Brown (Fayard, 22,90 euros). Allons ! tout le monde n'est pas chomdu, hospitalisé, employé dans un grand groupe ou en cabanne (quoique ça fait déjà un paquet de lecteurs). Ou alors ont circulé dans mon dos de nouvelles méthodes de lecture rapide... Moi, ça me prend un temps fou. Donc, n'en perdons pas plus ici, je vous propose de retourner à nos affaires.
Du rare
Je vous laisse en partant un inestimable cadeau. Nous sommes le 7 janvier 1968, à Cannes, il fait frisquet, un vent piquant, mais le ciel est dégagé et la lumière intense. C'est la semaine du Midem et, vers 10 heures du matin, les grossiums de chez A&M ont eu l'idée de monter une petite scène en planches sur le bord de la plage, en face du Martinez et d'y faire jouer en direct le groupe avec lequel ils comptent bien détrôner les Rolling Stones. Ce groupe (sous contrat pour quelques mois encore) c'est... Captain Beefheart, au complet et en grande tenue qui s'installe et enchaîne deux morceaux de son futur album, Safe As Milk ! Mais le meilleur est à venir : figurez-vous que Pierre Lattes est dans les parages avec une équipe de télé au grand complet, les gars de l'émission "Bouton Rouge"... Résultat sept minutes magiques et définitives, tournées en couleur et avec un son ma foi puissant et tout à fait acceptable. Vous n'y croyez pas ? Eh! bien cliquez-moi tout de suite la-dessous. C'est du rare de chez rare. J'ai même lu des commentaires mettant en doute la véracité de la scène, comme si c'était le Lem sur la lune ou le Boing du Pentagone. J'en ai lu aussi qui disaient que bon, après ça, leur vie n'avait pas été aussi nulle qu'ils le pensaient. C'est aussi mon avis. Enjoy, camarade. Enjoy et puis meurs. Tu auras eu le meilleur.
Le lundi c'est Zanzi, le feuilleton de MonsieurLolo
